Une étude publiée en 2025 dans la revue Health Data Science associe des traits objectifs du sommeil, mesurés par accéléromètre, au risque de développer 172 maladies distinctes, parmi 88 461 adultes britanniques suivis pendant près de sept ans. Le chiffre circule depuis cet été dans plusieurs médias grand public, souvent attribué à la mauvaise revue et à un mauvais échantillon. Nous sommes remontés jusqu'à la publication originale pour restituer ce qu'elle dit précisément, ce qu'elle ne dit pas, et ce que ses auteurs eux-mêmes présentent comme une limite.
L'étude, menée par une équipe de l'université de Pékin et de l'Army Medical University chinoise à partir des données de la UK Biobank, a suivi 88 461 adultes (âge moyen : 62 ans) ayant porté un accéléromètre au poignet pendant sept jours entre 2013 et 20151. Six paramètres de sommeil ont été mesurés objectivement : durée nocturne, heure d'endormissement, régularité du rythme (stabilité d'un jour à l'autre et amplitude entre nuit et jour), efficacité du sommeil et nombre de réveils. Sur 363 maladies candidates, 172 (47 %) se sont révélées statistiquement associées à au moins un de ces six traits. Parmi elles, 42 maladies présentaient un risque au moins doublé, dont la maladie de Parkinson, la gangrène ou la cirrhose du foie1. Un communiqué de presse relayant l'étude cite le Pr Shengfeng Wang, coauteur : « il est temps d'élargir notre définition d'un bon sommeil au-delà de la seule durée. »
Précision nécessaire : l'article de vulgarisation à l'origine de la statistique qui a circulé cet été attribuait l'étude à la revue Nature, avec un échantillon de 500 000 personnes daté du 13 mai 2026 — deux éléments qui appartiennent en réalité à une tout autre publication, parue le même mois dans Nature, sur le sommeil et le vieillissement biologique. Les 172 maladies, elles, proviennent bien de l'étude de 88 461 personnes publiée dans Health Data Science en juin 2025. Par ailleurs, la cohorte UK Biobank est britannique, plus âgée que la population générale et connue pour surreprésenter des volontaires en meilleure santé que la moyenne : aucune donnée équivalente n'existe à ce jour pour la population française, et les auteurs eux-mêmes soulignent que leurs estimations de risque attribuable supposent une relation causale qui reste à démontrer.
Le rythme et l'horaire du coucher pèsent plus que le nombre d'heures
Le résultat le plus notable de l'étude n'est pas la durée du sommeil, contrairement à ce que suggère la plupart des messages de prévention. Sur les 172 maladies recensées, 83 associations (près de la moitié) concernent spécifiquement la régularité du rythme de sommeil — se coucher et se réveiller à des horaires stables d'un jour à l'autre — plutôt que le nombre d'heures dormies. Les auteurs notent que la littérature existante, construite sur des questionnaires, s'est historiquement concentrée sur la durée, alors que la régularité et l'horaire du coucher ressortent ici comme au moins aussi déterminants. Pour un lecteur qui cherche à améliorer ses nuits, cela déplace la priorité : avant de chercher à dormir plus longtemps, stabiliser ses horaires de coucher et de lever, y compris le week-end, est le levier que cette étude met le plus en avant.
Des risques qui vont du doublement à une hausse de 20 %
Sur les 172 maladies associées au sommeil, 42 voient leur risque au moins doublé pour le quart de la population ayant le trait de sommeil le plus défavorable : c'est le cas de la maladie de Parkinson (risque multiplié par 2,8 pour la stabilité de rythme la plus faible), de la gangrène (multiplié par 2,6) ou de la fibrose et cirrhose du foie (multiplié par 2,6 chez les personnes qui s'endorment après minuit trente)1. Plus largement, 92 maladies — un peu plus de la moitié des 172 — affichent une part de risque attribuable au sommeil supérieure à 20 %, un indicateur qui estime la proportion de cas qui n'existeraient pas si le trait de sommeil en question était optimal. Le diabète de type 2 (36 % de risque attribuable), la maladie de Parkinson (37 %) ou l'insuffisance cardiaque droite d'origine pulmonaire (50 %) figurent parmi les exemples cités1. Ce chiffre repose toutefois sur l'hypothèse, assumée par les chercheurs eux-mêmes, que l'association observée est causale — plausible, mais non démontrée par ce type d'étude.
Le sommeil qu'on croit avoir n'est pas toujours celui qu'on a
L'étude apporte un résultat directement utile pour quiconque s'interroge sur la fiabilité de son propre ressenti : parmi les participants qui se déclaraient « longs dormeurs » (plus de 8 heures) dans les questionnaires, 21,7 % dormaient en réalité moins de 6 heures selon l'accéléromètre. Cette confusion explique, selon les auteurs, pourquoi certaines études basées sur des questionnaires avaient associé le sommeil long à un risque accru de maladie cardiovasculaire ou de dépression : une fois isolés les vrais longs dormeurs (confirmés par capteur), cette association disparaît presque entièrement. Le signal vient en réalité des dormeurs courts qui se perçoivent, à tort, comme dormant beaucoup. C'est un argument concret en faveur du suivi objectif du sommeil (bracelet ou application dédiée) pour qui doute de la qualité réelle de ses nuits, au-delà de la seule impression au réveil.
Ce que l'étude ne permet pas de conclure
Trois limites méritent d'être gardées à l'esprit. D'abord, il s'agit d'une étude observationnelle : elle établit des associations statistiques, pas des preuves de cause à effet, même si les modèles sont ajustés sur de nombreux facteurs de confusion (alimentation, activité physique, tabac, revenu, antécédents familiaux). Ensuite, la réplication indépendante sur la cohorte américaine NHANES n'a porté que sur 4 des 90 associations inédites identifiées — les autres restent à confirmer. Enfin, la population étudiée, britannique et en moyenne plus âgée et favorisée que la population générale, limite la portée des chiffres exacts hors de ce contexte : aucune publication comparable, à notre connaissance, n'existe pour une cohorte française.
Ce qu'il faut retenir
L'étude ne dit pas qu'il faut dormir un nombre d'heures précis sous peine de développer l'une de ces 172 maladies : elle indique que la régularité et l'horaire du sommeil sont des paramètres au moins aussi associés au risque que sa durée, ce qui est resté un angle mort de la plupart des messages de prévention centrés sur le « dormez 7 à 9 heures ». Elle montre aussi que le ressenti subjectif du sommeil (« je dors assez ») peut être trompeur par rapport à une mesure objective. Ce qu'elle ne montre pas : que corriger ses horaires de sommeil fera mécaniquement baisser tel ou tel risque de maladie — la causalité reste à établir — ni que ces chiffres se transposent tels quels à la population française, pour laquelle aucune donnée équivalente n'existe à ce jour.
Sources
Wang Y, Wen Q, Luo S, et al., « Phenome-wide Analysis of Diseases in Relation to Objectively Measured Sleep Traits and Comparison with Subjective Sleep Traits in 88,461 Adults », Health Data Science, 3 juin 2025. Cohorte UK Biobank, 88 461 adultes porteurs d'accéléromètre, suivi moyen de 6,8 ans, réplication partielle sur NHANES (8 514 adultes américains). Lire l'étude complète (PMC) — DOI : 10.34133/hds.0161.
Communiqué de presse relayant l'étude, avec citation des auteurs. EurekAlert!, juillet 2025.