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Tendances du sommeil

Interview de Mélanie Brout - Jonckheere de Avantage Ergonomie : L’ergonomie au service du bien-être au travail et de la prévention des risques

Mélanie, vous êtes ergonome et IPRP depuis plus de 20 ans et vous avez fondé Avantage Ergonomie près de Nantes : comment résumeriez-vous votre approche de l’ergonomie, et en quoi votre cabinet se distingue dans l’accompagnement du bien-être au travail...

3 septembre 2026 12 min de lecture
Interview de Mélanie Brout - Jonckheere de Avantage Ergonomie : L’ergonomie au service du bien-être au travail et de la prévention des risques

Mélanie, vous êtes ergonome et IPRP depuis plus de 20 ans et vous avez fondé Avantage Ergonomie près de Nantes : comment résumeriez-vous votre approche de l’ergonomie, et en quoi votre cabinet se distingue dans l’accompagnement du bien-être au travail et de la prévention des risques, notamment des TMS ?

Mon approche de l’ergonomie pourrait se résumer ainsi : comprendre le travail réel pour agir durablement sur les conditions de travail.

Depuis plus de 20 ans, j’accompagne des entreprises et des salariés dans des contextes très variés, aussi bien dans des démarches de prévention que dans des situations de maintien ou de retour en emploi. Cette expérience m’a appris qu’il n’existe pas de « bonne solution » universelle : une solution ergonomique n’est pertinente que si elle est adaptée à la personne, à son activité, à son environnement et à l’organisation dans laquelle elle travaille.

C’est particulièrement vrai pour les troubles musculosquelettiques. On les associe encore trop souvent aux seuls gestes, postures ou ports de charges. Or les TMS sont multifactoriels : les contraintes physiques se combinent avec la répétitivité, les rythmes de travail, les possibilités de récupération, les marges de manœuvre, l’organisation ou encore certains facteurs psychosociaux.

C’est cette approche globale qui caractérise Avantage Ergonomie. Mon travail ne consiste donc pas seulement à « corriger une posture » ou à préconiser du matériel. J’observe le travail tel qu’il est réellement effectué, j’essaie de comprendre ce qui génère les difficultés et je construis, autant que possible avec les salariés et l’entreprise, des solutions réalistes et durables.

En ergonomie, nous cherchons finalement moins à adapter l’être humain à son poste qu’à concevoir un travail qui puisse s’adapter à l’être humain.

Concrètement, quand vous arrivez dans une entreprise pour analyser un poste de travail, comment se déroule votre diagnostic ergonomique, de l’observation de l’activité réelle jusqu’aux préconisations d’aménagement ? Pourriez-vous illustrer avec un cas où un ajustement a vraiment changé la donne pour les salariés ?

Lorsque j’arrive dans une entreprise, ma première règle est simple : comprendre avant de proposer. Je commence donc par échanger avec l’entreprise et les salariés pour comprendre la demande, le contexte et les difficultés rencontrées.

Puis vient le cœur de mon métier : l’observation de l’activité réelle. Je regarde ce que les personnes font concrètement pour réussir leur travail, et pas seulement ce qui est prévu dans les procédures. J’observe les gestes, les postures, les déplacements, les efforts, mais aussi les rythmes, les aléas, les interruptions, l’organisation et les stratégies développées par les salariés pour faire face aux contraintes.

Selon les situations, je complète ces observations par des entretiens, des photos ou vidéos et différentes mesures : hauteurs, distances, efforts, éclairage, bruit, etc.

Ce diagnostic permet ensuite de rechercher les déterminants des difficultés et d’agir au bon endroit. La solution peut être matérielle, mais elle peut tout aussi bien concerner l’implantation du poste, les outils, les flux, la répartition des tâches ou l’organisation du travail.

J’ai par exemple été sollicitée dans une situation de maintien en emploi où la demande initiale portait essentiellement sur du matériel. L’analyse a finalement montré que l’équipement n’était qu’une partie du problème : son implantation et l’enchaînement des tâches obligeaient la salariée à répéter certains mouvements contraignants. En modifiant simultanément l’agencement, le positionnement du matériel et l’organisation de certaines tâches, nous avons pu réduire fortement les sollicitations physiques sans bouleverser le fonctionnement du service.

C’est une situation que je rencontre régulièrement : un ajustement parfois assez simple peut changer considérablement les choses, à condition d’avoir identifié le bon problème à résoudre.

Les TMS représentent plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues en France. Dans votre pratique, quels sont les principaux facteurs que les entreprises sous-estiment encore (postures, organisation du travail, matériel, temps de récupération…) et quelles erreurs « classiques » voyez-vous revenir sur le terrain ?

S’il y a un facteur encore trop souvent sous-estimé, c’est selon moi l’organisation du travail.

Les entreprises identifient généralement assez bien les contraintes visibles : une charge lourde, un geste répétitif, une posture inconfortable… Mais elles regardent moins systématiquement la durée d’exposition, les cadences, les marges de manœuvre, les possibilités de varier les tâches ou les temps de récupération. Or une même sollicitation n’aura évidemment pas les mêmes conséquences si elle est ponctuelle ou si elle se répète plusieurs heures par jour sous contrainte de temps.

L’une des erreurs classiques que je rencontre consiste aussi à vouloir résoudre le problème uniquement par le matériel : changer un siège, installer une table réglable, acheter un tapis antifatigue ou, aujourd’hui, envisager un exosquelette. Ces équipements peuvent être très pertinents, mais uniquement s’ils répondent à un besoin précisément identifié. Aucun équipement ne peut durablement compenser une organisation qui génère elle-même les contraintes.

L’autre erreur consiste à faire reposer la prévention essentiellement sur le salarié : lui apprendre les « bons gestes », lui demander de mieux se tenir ou de faire quelques étirements. Ces actions peuvent avoir leur intérêt, mais elles ne remplacent jamais la prévention à la source.

On ne peut pas demander à une personne d’adopter la posture idéale si son poste ou son organisation l’oblige, toute la journée, à travailler autrement.

C’est pourquoi je préfère toujours raisonner en termes de situation de travail et d’équilibre entre sollicitations et possibilités de récupération plutôt que chercher un facteur de risque isolé.

Vous travaillez aussi bien sur site qu’en télétravail, et vous avez même conçu un guide sur le réglage du siège de bureau : comment le binôme posture au travail / qualité du sommeil se manifeste-t-il dans vos accompagnements, et que répondez-vous aux salariés qui minimisent l’impact d’un mauvais siège ou d’une literie inadaptée sur leurs douleurs et leur récupération ?

Je fais d’abord une distinction importante : en tant qu’ergonome, mon expertise porte sur les situations de travail. Je ne suis ni spécialiste du sommeil ni spécialiste de la literie. En revanche, la fatigue et les possibilités de récupération font pleinement partie des questions qui nous intéressent en ergonomie.

Prenons une personne qui travaille plusieurs heures par jour sur écran. Si son siège est mal réglé, son écran mal positionné ou ses avant-bras insuffisamment soutenus, elle peut accumuler des tensions au niveau du cou, des épaules ou du dos. C’est notamment pour cette raison que j’ai conçu un guide consacré au réglage du siège : je rencontre régulièrement des salariés disposant d’un excellent siège… mais qui n’ont jamais appris à l’utiliser correctement !

Mais il ne faut pas non plus attendre d’un siège, même parfaitement réglé, qu’il résolve tout. Nous sommes faits pour bouger et varier nos positions.

Concernant le sommeil, je préfère donc parler d’une logique de sollicitation et de récupération. Le travail sollicite notre organisme physiquement et mentalement ; les pauses, le mouvement, les loisirs et le sommeil participent ensuite, chacun à leur niveau, à la récupération.

Une literie inadaptée peut naturellement contribuer à l’inconfort ou perturber le repos chez certaines personnes, mais il serait trop simpliste d’attribuer une douleur à un matelas ou, inversement, de promettre qu’un changement de literie la fera disparaître.

C’est d’ailleurs le même raisonnement que j’applique au travail : méfions-nous des solutions miracles et cherchons plutôt à comprendre l’ensemble des facteurs qui composent une situation.

En tant que formatrice PRAP 2S et PRAP IBC, vous êtes au contact d’équipes de secteurs très différents. Qu’est-ce qui, selon vous, fait la différence entre une démarche de prévention des risques qui reste théorique et une culture ergonomique réellement intégrée au quotidien par les managers et les salariés ?

La différence essentielle est que la prévention ne doit pas être quelque chose que l’on « ajoute » au travail : elle doit progressivement faire partie de la manière dont on pense et organise le travail.

Une démarche reste théorique lorsqu’elle se limite à des procédures, des affiches ou une formation ponctuelle sans réellement interroger les situations rencontrées sur le terrain. On peut parfaitement connaître les principes de prévention et travailler dans des conditions qui empêchent de les appliquer.

C’est d’ailleurs l’un des intérêts de la démarche PRAP : les salariés ne sont plus simplement destinataires de consignes. Ils deviennent acteurs de la prévention, capables d’analyser leur activité, d’identifier des facteurs de risque et de participer à la recherche de solutions.

Pour que cette culture s’installe, l’engagement des managers est essentiel, mais il faut aussi donner une vraie place à la parole des salariés. Ce sont eux qui connaissent les aléas, les difficultés et toutes les petites stratégies qu’ils développent quotidiennement pour réussir à faire leur travail.

Il y a notamment une question que j’aime beaucoup poser lorsqu’une pratique semble inadaptée. Plutôt que de demander : « Comment le salarié devrait-il mieux faire ? », demandons-nous : « Qu’est-ce qui, dans cette situation de travail, l’amène à faire ainsi ? »

Ce changement de regard est fondamental. On cesse de chercher le « mauvais geste » pour essayer d’en comprendre les causes.

Enfin, une véritable culture de prévention se construit dans la durée : on expérimente, on écoute les utilisateurs, on ajuste et on vérifie que les améliorations fonctionnent réellement. C’est ainsi que la prévention cesse d’être une obligation pour devenir une pratique quotidienne.

Avec l’essor du télétravail, le vieillissement de la population active et les enjeux de QVCT, comment imaginez-vous l’évolution du métier d’ergonome dans les prochaines années ? Voyez-vous émerger de nouvelles attentes, par exemple autour de la personnalisation des postes, des outils connectés ou du lien travail–sommeil–récupération ?

Je pense que le métier d’ergonome va devenir encore plus nécessaire parce que le travail se transforme très rapidement : télétravail, vieillissement de la population active, intelligence artificielle, automatisation, exosquelettes, objets connectés… Mais derrière toutes ces évolutions reste une question très ancienne en ergonomie : comment adapter le travail à l’humain plutôt que demander sans cesse à l’humain de s’adapter au travail ?

Le vieillissement de la population active va notamment renforcer les enjeux de prévention et de maintien en emploi. Nous allons devoir concevoir des situations de travail plus flexibles, capables de s’adapter à la diversité des morphologies, des capacités et des parcours. Le salarié « moyen » n’existe pas : la personnalisation et les possibilités de réglage vont donc devenir de plus en plus importantes.

Les technologies vont également enrichir nos possibilités. Capteurs, outils connectés, intelligence artificielle ou dispositifs d’assistance peuvent apporter des informations précieuses. Mais un capteur peut mesurer un mouvement ; il n’explique pas forcément pourquoi le salarié est amené à travailler de cette façon. L’observation de l’activité réelle et le dialogue resteront donc irremplaçables.

Enfin, je pense que nous allons davantage intégrer la question de la récupération dans notre réflexion sur la soutenabilité du travail : alternance des tâches, pauses, rythmes, droit à la déconnexion, fatigue et sommeil.

Il ne s’agit surtout pas de faire du sommeil une nouvelle injonction adressée aux salariés ou d’entrer dans leur sphère privée. Mais mieux comprendre les interactions entre travail, fatigue et récupération peut nous aider à concevoir des organisations plus soutenables.

L’ergonomie de demain sera certainement plus technologique et plus personnalisée, mais elle devra surtout rester profondément humaine.

Pour terminer, si vous deviez donner trois conseils très concrets à nos lecteurs pour mieux protéger leur corps au travail dès demain matin – au bureau comme en télétravail – lesquels seraient-ils, et que leur diriez-vous pour les convaincre de passer à l’action sans attendre l’apparition de douleurs ?

Si je devais retenir seulement trois conseils applicables dès demain matin, ce seraient ceux-ci.

  1. Réglez votre poste pour vous, et non l’inverse.
Prenez cinq minutes pour regarder réellement votre installation : pieds en appui, dos soutenu, avant-bras posés sans relever les épaules et écran placé face à vous à une distance confortable. En télétravail, si vous utilisez longtemps un ordinateur portable, surélever l’écran et ajouter un clavier et une souris déportés peut déjà améliorer considérablement l’installation.

  1. La meilleure posture est souvent… la prochaine !
Il n’existe pas une posture parfaite à maintenir huit heures par jour. Notre corps est fait pour bouger. Changez de position, levez-vous régulièrement, marchez pendant certains appels, allez chercher de l’eau, profitez de chaque occasion pour remettre du mouvement dans votre journée. Même le meilleur siège ergonomique ne dispense pas de bouger.

  1. N’attendez pas d’avoir mal pour agir.
Une gêne récurrente, une raideur en fin de journée ou une fatigue inhabituelle sont déjà des signaux à écouter. Interrogez votre poste, mais également votre rythme, vos pauses et vos possibilités de récupération.

Et pour convaincre quelqu’un de passer à l’action, je lui dirais simplement ceci : la prévention demande souvent quelques minutes lorsque tout va bien. Une douleur installée peut demander beaucoup plus de temps pour disparaître.

Il n’est pas nécessaire de révolutionner son quotidien. Commencez par un réglage, une habitude ou davantage de mouvement, puis observez ce que cela change.

En ergonomie, les améliorations les plus efficaces ne sont pas toujours les plus spectaculaires : ce sont souvent celles, simples et réalistes, que l’on peut réellement intégrer dans son quotidien et conserver dans la durée.

Pour en savoir plus : https://www.avantage-ergonomie.com/

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