Luc, vous êtes chiropracteur de formation et vous accompagnez des entreprises depuis plus de dix ans avec Back Office Santé : comment en êtes-vous venu à faire le lien entre troubles musculo-squelettiques, posture de jour, qualité du sommeil la nuit et santé au travail ?
« Lorsque nous avons créé Back Office Santé il y a une douzaine d’années, nous étions essentiellement spécialisés dans les TMS et nous avons constitué un réseau national mixte d’ostéopathes et de chiropracteurs, qui compte aujourd’hui plus de 900 praticiens. Avec l’expérience, et particulièrement après le Covid, notre vision a beaucoup évolué : nous avons compris qu’un TMS est généralement multifactoriel. La biomécanique et l’ergonomie comptent, bien sûr, mais également la condition physique, le sommeil et la récupération, la nutrition, le stress et les facteurs psychosociaux. Deux personnes exposées au même poste ne développeront d’ailleurs pas nécessairement les mêmes troubles. C’est précisément ce constat qui nous a amenés à développer chez Back Office Santé une approche globale : on ne peut pas prétendre agir durablement sur les TMS uniquement avec des soins manuels ou en modifiant un poste de travail. Il faut identifier les différents facteurs de risque propres à chaque personne. Le sommeil et la literie font pleinement partie de cette approche, mais comme l’une des composantes d’un ensemble beaucoup plus large. »
Concrètement, dans les entreprises que vous suivez, quels types de troubles du sommeil ou de mauvaises habitudes nocturnes retrouvez-vous le plus souvent derrière des TMS persistants (douleurs cervicales, lombalgies, troubles des épaules…) ?
« Nous retrouvons surtout des problématiques de récupération : temps de sommeil insuffisant, horaires irréguliers ou décalés, travail de nuit, réveils fréquents, stress, mais aussi hyperconnexion jusque tard dans la soirée. Ce qui est intéressant, c’est que la relation fonctionne dans les deux sens : une douleur peut perturber le sommeil et, inversement, un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité peut favoriser une plus grande sensibilité et une persistance de la douleur. Nous sommes également attentifs au moment où celle-ci apparaît. Lorsqu’un salarié nous dit qu’il va relativement bien en se couchant mais se réveille régulièrement avec une cervicalgie ou une lombalgie, il devient pertinent de s’intéresser aussi à sa position nocturne, son oreiller ou sa literie. Mais il faut rester prudent : un mauvais matelas n’explique pas à lui seul une douleur chronique. C’est un facteur potentiel parmi beaucoup d’autres. »
À partir de votre expérience de terrain, pouvez-vous nous décrire le « scénario type » d’un salarié qui souffre à la fois de TMS et de mauvais sommeil : qu’est-ce qui se passe la journée sur le poste de travail, et qu’est-ce qui se joue la nuit au niveau posture, literie, récupération ?
« Prenons un salarié qui travaille dans la manutention : il porte des charges, répète certains gestes et sollicite quotidiennement son dos ou ses épaules. S’il pratique peu d’activité physique, ses capacités musculaires ne sont pas forcément suffisamment préparées aux contraintes répétées de son métier. Ajoutons du stress et de la fatigue : il termine sa journée douloureux, bouge parfois encore moins parce qu’il a mal et se couche avec des tensions déjà présentes. La nuit, la douleur peut perturber son sommeil et certaines positions ou une literie mal adaptée peuvent éventuellement ajouter de l’inconfort. Le lendemain, il retourne au même poste sans avoir complètement récupéré. C’est ainsi qu’un cercle peut s’installer : contraintes physiques, douleur, diminution de l’activité, mauvaise récupération, sommeil perturbé, fatigue, puis nouvelle exposition le lendemain. Notre travail consiste justement à identifier où casser cette boucle : chez l’un ce sera l’ergonomie, chez l’autre l’activité physique, le sommeil, le stress ou, très souvent, plusieurs facteurs simultanément. »
Vous intervenez avec un réseau de 700 praticiens et une approche très globale : comment intégrez-vous, de manière opérationnelle, les questions de literie, de posture nocturne et d’hygiène du sommeil dans vos actions de prévention TMS en entreprise ?
« Nous essayons avant tout d’individualiser les conseils, parce qu’il n’existe pas, selon moi, un matelas ou un oreiller idéal pour tout le monde. La morphologie, les courbures du rachis, les habitudes de sommeil, les douleurs et le ressenti sont différents d’une personne à l’autre. Certains apprécieront un accueil plus souple, d’autres davantage de soutien ; certains seront très bien avec un oreiller à mémoire de forme, d’autres pas du tout. Une douleur particulièrement présente au réveil peut justement conduire le praticien à interroger la position nocturne, l’oreiller et la literie. Concernant la posture, nous recherchons surtout une position confortable permettant de conserver autant que possible un bon alignement du rachis, notamment cervical. La literie est donc bien une des briques que nous pouvons investiguer, mais le conseil doit rester personnalisé. C’est aussi là qu’une complémentarité entre professionnels de santé et spécialistes de la literie peut être pertinente, chacun restant dans son domaine d’expertise. »
Les entreprises investissent beaucoup sur l’ergonomie des postes et relativement peu sur ce qui se passe en dehors du travail : quels freins rencontrez-vous quand vous expliquez que l’absentéisme et les douleurs chroniques se traitent aussi via le matelas, le coussin, les rituels de coucher, et comment les levez-vous ?
« L’ergonomie reste indispensable, notamment pour diminuer certaines contraintes biomécaniques, faciliter un port de charge ou améliorer un poste. Mais elle a ses limites. Vous pouvez donner à quelqu’un le meilleur équipement possible : s’il est très sédentaire, insuffisamment préparé physiquement aux contraintes de son métier, qu’il récupère mal ou traverse une période de stress important, vous n’avez traité qu’une partie du problème. C’est aussi la difficulté d’une prévention uniquement collective : nous cherchons une solution commune alors que les facteurs de risque diffèrent d’un individu à l’autre. Chez Back Office Santé, nous essayons donc d’associer amélioration de l’environnement professionnel et prévention individualisée. L’ergonomie est une brique essentielle ; l’activité physique en est une autre, tout comme le sommeil et la récupération, la nutrition ou les facteurs psychosociaux. C’est l’ensemble de ces briques qui constitue notre approche. »
Avec l’essor du télétravail, des horaires décalés et de l’hyper-connexion, comment imaginez-vous l’évolution du lien entre sommeil, posture et TMS dans les cinq à dix prochaines années, et quel rôle des acteurs comme Back Office Santé et des spécialistes de la literie peuvent-ils jouer ensemble ?
« Je pense que nous allons vers une prévention beaucoup plus individualisée. Le télétravail restera probablement présent, même si l’on observe parallèlement des entreprises qui souhaitent recréer davantage de présence et de lien social. Il peut améliorer la qualité de vie, mais aussi favoriser chez certaines personnes la sédentarité, des postes improvisés et une frontière moins nette entre travail et vie personnelle. Les horaires décalés constituent un autre enjeu majeur : tous les organismes ne les tolèrent pas de la même manière, raison pour laquelle Back Office Santé fait notamment intervenir des spécialistes du sommeil, en ateliers collectifs mais aussi lors d’entretiens individuels. Enfin, je suis assez réservé sur l’idée de répondre systématiquement aux problèmes de santé par davantage d’applications alors que nous sommes déjà hyperconnectés. Dans cinq ou dix ans, je crois davantage à une prévention hybride : utiliser intelligemment le digital lorsqu’il apporte quelque chose, tout en conservant l’humain pour dépister, comprendre et accompagner. C’est également là que des spécialistes de la santé, du sommeil et de la literie pourront travailler de manière complémentaire autour d’une même personne. »
Pour conclure, si vous deviez donner trois conseils très concrets à un salarié qui lit cet entretien ce soir, pour mieux dormir, soulager son dos et limiter ses TMS dès cette semaine, quels seraient-ils ?
« Premièrement, bougez et entretenez votre corps. Le travail physique ne remplace pas nécessairement une activité physique adaptée : marcher, renforcer sa musculature, conserver de la mobilité et éviter une sédentarité excessive permettent de mieux préparer l’organisme aux contraintes quotidiennes. Deuxièmement, prenez soin de votre récupération et de votre hygiène de vie : sommeil suffisant, alimentation équilibrée, hydratation et gestion du stress font partie du même équilibre général. Troisièmement, soyez attentif aux situations qui déclenchent ou entretiennent vos douleurs plutôt que de chercher une solution unique. Cela peut être votre poste, votre niveau d’activité physique, votre récupération ou, si vous souffrez particulièrement au réveil, votre position nocturne, votre oreiller ou votre literie. Et lorsqu’une douleur persiste, faites-la évaluer plutôt que de la laisser s’installer. »
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