Un faux mauvais score suffit à rendre une journée plus pénible. C'est le résultat d'une expérience menée à l'université d'Oxford et publiée dans le Journal of Sleep Research : 63 personnes souffrant d'insomnie ont reçu au réveil, sur une montre, une évaluation fictive de leur nuit. Celles à qui l'on a annoncé une mauvaise nuit se sont senties moins alertes et plus fatiguées le soir que celles à qui l'on a annoncé une bonne nuit, alors que la mesure était inventée dans les deux cas. Le score de sommeil n'est donc pas un simple thermomètre : il agit sur la façon dont on vit sa journée, et parfois sur la nuit suivante.
Ce mécanisme a un nom depuis 2017 : l'orthosomnie, la recherche obsessionnelle de données de sommeil parfaites. Le Global Wellness Institute en fait l'un des points de vigilance de ses tendances sommeil 2026, sous un titre explicite : passer du « sleepmaxxing » à la simplicité. Le paradoxe est simple à énoncer : l'outil acheté pour mieux dormir peut, chez certains utilisateurs, devenir une source d'anxiété qui dégrade le sommeil.
Une précision s'impose sur la portée des données. Les études citées ici viennent des États-Unis, du Royaume-Uni, de Belgique et du Moyen-Orient, sur des échantillons de quelques dizaines à quelques centaines de personnes. Aucune ne mesure l'orthosomnie dans la population française : elles décrivent un mécanisme documenté, pas une épidémie chiffrée.
Trois patients, un même réflexe : rester plus longtemps au lit
Le terme apparaît dans une série de cas publiée en 2017 dans le Journal of Clinical Sleep Medicine par la psychologue Kelly Glazer Baron, alors à l'université Rush de Chicago, avec des chercheurs de Northwestern. Le mot est construit sur le modèle de l'orthorexie, la fixation malsaine sur l'alimentation saine. Selon le communiqué de l'université Rush, les trois patients décrits avaient tous allongé leur temps passé au lit pour faire monter les chiffres de leur appareil.
C'est précisément le contraire de ce que recommandent les thérapies de l'insomnie, qui cherchent à limiter le temps passé éveillé au lit. Un des cas est particulièrement parlant : une patiente de 27 ans se plaignait d'un sommeil non réparateur, confirmé par son tracker. L'enregistrement en laboratoire a montré au contraire une quantité importante de sommeil profond. Elle a pourtant continué à faire davantage confiance à sa montre qu'à l'examen médical.
Un score précis au chiffre près, une mesure qui l'est beaucoup moins
Ce crédit accordé à l'appareil contraste avec ce que mesurent réellement les montres et bracelets. Une étude belge publiée en 2025 dans Sleep Advances a comparé six modèles grand public (Fitbit, Withings, Garmin, Whoop, Apple Watch) à la polysomnographie, l'examen de référence, chez 62 adultes. Tous détectent bien le sommeil, mais beaucoup moins bien l'éveil : selon les appareils, seules trois à cinq périodes d'éveil sur dix sont correctement identifiées. Conséquence, plusieurs modèles surestiment la durée totale de sommeil, jusqu'à 40 minutes en moyenne pour certains.
La répartition entre sommeil léger, profond et paradoxal reste l'exercice le plus fragile. Dans la même étude, le sommeil profond n'est correctement classé que dans 47 % à 70 % des cas selon les modèles. Les auteurs concluent qu'aucun de ces appareils ne peut remplacer l'examen clinique. Le tracker donne un ordre de grandeur et des tendances ; il ne délivre pas le verdict au point près que suggère un score sur 100.
Combien d'utilisateurs sont concernés ?
La seule estimation de prévalence publiée à ce jour reste prudente. Une étude parue en 2024 dans Brain Sciences, conduite par une équipe rattachée notamment au Bahreïn, a interrogé 523 personnes recrutées en ligne et par annonces. Un peu plus d'un tiers (35,8 %) utilisaient régulièrement un appareil de suivi du sommeil. Selon le seuil retenu sur un questionnaire d'anxiété liée au sommeil, entre 3,0 % et 14,0 % de l'échantillon total réunissaient les critères d'orthosomnie, et ces personnes présentaient des symptômes d'insomnie plus marqués.
Les auteurs soulignent eux-mêmes les limites : échantillon de convenance à 81 % féminin, critères non validés cliniquement, impossibilité d'établir un lien de cause à effet. Le chiffre est un indicateur de tendance, pas une photographie du marché.
En France, un risque identifié mais pas mesuré
L'Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV) a inscrit le sujet dans son dossier de la Journée du sommeil 2025, qui note que l'orthosomnie est accentuée par l'essor des objets connectés. L'institut évoque un « hypercontrôle néfaste du repos » et appelle à un encadrement des objets connectés et des applications de suivi du sommeil. L'enquête OpinionWay qui accompagne ce dossier (1 000 adultes de 18 à 65 ans, décembre 2024) ne chiffre cependant pas l'usage des trackers ni l'anxiété qu'ils suscitent.
Aux États-Unis, la National Sleep Foundation a publié dans sa revue Sleep Health une prise de position récente sur les technologies de sommeil grand public. Elle reconnaît leur intérêt pour repérer des habitudes et se fixer des objectifs, mais prévient que l'obsession des métriques parfaites peut dégrader le sommeil de certains utilisateurs, et que ces outils ne remplacent ni de bonnes habitudes ni un avis médical.
Ce que cela change dans la chambre
Les recommandations convergentes des chercheurs et de la National Sleep Foundation dessinent un usage plus sobre du tracker :
Regarder les tendances, pas la note du matin. Une moyenne sur une ou deux semaines est bien plus fiable qu'un score isolé, compte tenu des écarts de mesure d'une nuit à l'autre.
Ne jamais rester au lit pour « remonter » son score. Prolonger le temps passé au lit sans dormir entretient l'insomnie ; c'est le piège décrit dès les premiers cas d'orthosomnie.
Se demander comment on se sent avant de consulter l'application. L'expérience d'Oxford montre que le chiffre peut orienter la perception de sa propre fatigue.
Se servir des données pour tester une habitude précise : café tardif, écran au lit, horaires irréguliers, température de la chambre. C'est l'usage que la National Sleep Foundation juge utile.
Faire une pause si le score devient une source d'inquiétude, et consulter un médecin en cas de fatigue persistante : un tracker n'est pas un outil de diagnostic, notamment pour l'apnée du sommeil.
Les questions de capteurs, de matelas connectés et de vie privée sont détaillées dans notre article Matelas connecté et tracker de sommeil : la tech améliore-t-elle vraiment vos nuits ?
Ce qu'il faut retenir
L'orthosomnie désigne l'anxiété liée à la recherche d'un score de sommeil parfait ; elle peut provoquer les symptômes d'insomnie que l'utilisateur cherchait à éviter.
Un mauvais score, même fictif, suffit à dégrader le ressenti de la journée chez les personnes insomniaques.
Les montres et bracelets détectent mal l'éveil et classent imparfaitement les phases de sommeil : leur note quotidienne est une estimation.
Les rares données de prévalence situent l'orthosomnie entre 3 % et 14 % d'un échantillon non représentatif. En France, l'INSV identifie le risque, mais aucune enquête ne mesure encore la part d'utilisateurs concernés : c'est un angle mort.
Sources
Gavriloff D. et al., « Sham sleep feedback delivered via actigraphy biases daytime symptom reports in people with insomnia », Journal of Sleep Research, 2018 ; expérience contrôlée, 63 adultes insomniaques recrutés au Royaume-Uni, retour fictif positif ou négatif. Notice Oxford Health NHS
Baron K.G. et al., « Orthosomnia: Are some patients taking the quantified self too far? », Journal of Clinical Sleep Medicine, 2017 ; série de trois cas cliniques, États-Unis. Communiqué de l'université Rush, 27 février 2017
Schyvens A.-M. et al., « A performance validation of six commercial wrist-worn wearable sleep-tracking devices for sleep stage scoring compared to polysomnography », Sleep Advances, 2025 ; 62 adultes, une nuit en laboratoire, Belgique. Article complet
Jahrami H. et al., « Prevalence of Orthosomnia in a General Population Sample: A Cross-Sectional Study », Brain Sciences, novembre 2024 ; 523 participants, échantillon de convenance recruté en ligne, hors France. MDPI
Institut national du sommeil et de la vigilance, dossier de presse de la 25e Journée du sommeil, mars 2025 ; enquête OpinionWay auprès de 1 000 adultes de 18 à 65 ans, du 6 au 16 décembre 2024. INSV
National Sleep Foundation, « Sleep Health and Consumer Technologies: A Position Statement ». Texte de la prise de position et présentation par l'université de Miami, 25 mars 2026
Global Wellness Institute, « Sleep Initiative Trends for 2026 », 30 mars 2026. GWI