Une nuit plus longue ne garantit pas une meilleure journée. C'est la conclusion d'un essai clinique publié le 5 janvier 2026 dans JAMA Network Open par une équipe de la University of Maryland School of Medicine. Chez des adultes âgés de 60 à 85 ans souffrant d'insomnie chronique, un somnifère a bien réduit la sévérité de l'insomnie mesurée par questionnaire. Mais les mêmes questionnaires n'ont détecté aucune différence sur la fatigue, la somnolence ou l'humeur en journée. Il a fallu interroger les participants sur leur smartphone, quatre fois par jour, pour voir que leurs journées avaient changé, et pas uniformément. « Améliorer le sommeil ne suffit pas », résume le chercheur principal, Emerson Wickwire, dans le communiqué de l'université.
Pour qui dort mal, le message est simple : le bon indicateur d'une nuit réparatrice se lit le lendemain, heure par heure, et pas seulement au réveil.
Une précaution s'impose sur la portée de ces résultats. L'essai porte sur 40 personnes seulement (âge moyen 67,9 ans, 90 % de femmes), recrutées dans un seul centre américain, et la plupart présentaient aussi une apnée du sommeil, qui peut elle-même provoquer fatigue et somnolence. L'étude a été en partie financée par un programme de recherche du laboratoire Merck, qui commercialise la molécule testée. Il s'agit d'un essai de faisabilité sur une méthode de mesure, pas d'une démonstration définitive sur l'efficacité d'un traitement.
Ce que les questionnaires n'ont pas vu
Le protocole était rigoureux : essai randomisé en double aveugle contre placebo, mené à distance entre octobre 2023 et août 2024 et enregistré sous la référence NCT05908526. Vingt participants ont pris du suvorexant (10 mg pendant deux nuits, puis 20 mg pendant quatorze nuits), vingt autres un placebo. Aucun n'a abandonné en cours de route.
Avant et après le traitement, tous ont rempli les questionnaires classiques : l'index de sévérité de l'insomnie (ISI), l'échelle de somnolence d'Epworth, une échelle de fatigue, ainsi que des questionnaires d'anxiété et de dépression. Résultat : le score d'insomnie a baissé de 9,6 points sous suvorexant contre 5,5 points sous placebo, une différence significative. Sur tous les autres questionnaires, aucune différence entre les deux groupes.
Lu de cette façon, le traitement améliore les nuits sans rien changer aux journées. Les chercheurs ont donc ajouté une seconde mesure, appelée évaluation écologique instantanée : une application sur smartphone posait de courtes questions le matin, vers midi, l'après-midi et le soir, pendant les seize jours de l'essai. Les participants ont répondu à 93,3 % des sollicitations.
Matin plus lourd, après-midi plus léger : le rythme compte autant que la moyenne
Les réponses en temps réel dessinent un tableau très différent. Sous suvorexant, la fatigue et la somnolence étaient légèrement plus élevées le matin que sous placebo, puis nettement plus basses l'après-midi et le soir. La vigilance cognitive suivait la même courbe : plus faible en début de journée, elle rejoignait celle du groupe placebo au fil des heures. L'humeur, elle, était un peu moins bonne sous traitement à tous les moments de la journée, sans que l'écart soit statistiquement significatif.
Ces effets opposés expliquent pourquoi les questionnaires remplis une seule fois n'ont rien capté : un matin plus difficile et une fin de journée plus facile s'annulent dans une réponse globale du type « comment vous êtes-vous senti ces deux dernières semaines ? ». Le communiqué de l'université parle de changements subtils que les questionnaires rétrospectifs n'ont pas su détecter.
Pour le dormeur, la leçon dépasse ce médicament. Une fatigue concentrée sur la matinée et une fatigue qui s'installe en fin d'après-midi ne racontent pas la même histoire, et ne se discutent pas de la même façon avec un médecin.
En France, la journée fait déjà partie de la définition de l'insomnie
L'université du Maryland avance qu'environ un adulte sur neuf souffre d'insomnie chronique, sans préciser la population de référence. Pour la France, la référence est le Baromètre de Santé publique France 2017, publié dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire en mars 2019 : 13,1 % des 18-75 ans présentaient des symptômes d'insomnie chronique, soit 16,9 % des femmes et 9,1 % des hommes.
Le critère retenu est instructif. Pour être comptée, une personne devait rapporter une difficulté de sommeil au moins trois nuits par semaine depuis au moins trois mois, mais aussi au moins une conséquence dans la journée : fatigue, troubles de la concentration, changements d'humeur ou somnolence. Autrement dit, une nuit courte sans retentissement diurne ne suffit pas à parler d'insomnie chronique. La journée est au cœur du diagnostic ; elle reste pourtant le volet le moins bien mesuré quand il s'agit de juger un traitement.
Le Baromètre 2024 de Santé publique France recense par ailleurs une plainte d'insomnie chez 33,1 % des 18-79 ans, un indicateur plus large qui ne repose pas sur les mêmes critères et ne doit pas être comparé directement au chiffre de 2017.
Côté médicaments, la journée reste le critère le plus difficile à démontrer
Le suvorexant est commercialisé aux États-Unis. En France, c'est une molécule de la même famille, le daridorexant (Quviviq), qui est autorisée depuis avril 2022 et remboursée à 30 %, selon la base de données publique des médicaments. Son indication vise précisément l'insomnie présente depuis au moins trois mois et ayant un impact significatif sur le fonctionnement pendant la journée.
Dans son avis de mai 2023, la Haute Autorité de santé relève que, sur le score de somnolence diurne utilisé dans les essais, seule la dose de 50 mg faisait mieux que le placebo, avec un gain d'environ deux points sur une échelle de 0 à 40 dont la pertinence clinique est discutée par la commission. La dose de 25 mg ne s'en distinguait pas. La HAS a attribué un service médical rendu modéré, place le médicament en deuxième intention et rappelle que la thérapie cognitivo-comportementale de l'insomnie (TCC-I) doit être privilégiée à tout traitement médicamenteux lorsque les mesures d'hygiène du sommeil ne suffisent pas.
L'essai du Maryland suggère une explication possible à ces résultats modestes sur la journée : des outils de mesure trop grossiers pour saisir des effets qui varient selon l'heure.
Observer ses propres journées : un carnet en quatre temps
Sans application de recherche, le principe peut se transposer simplement. Plutôt que de juger une période de mauvais sommeil sur une impression globale, il est possible de noter, sur une à deux semaines, une courte évaluation à quatre moments fixes :
au lever : niveau de fatigue et envie de se recoucher ;
vers midi : capacité de concentration sur une tâche ;
en milieu d'après-midi : somnolence, besoin de sieste ;
le soir : humeur, irritabilité.
Une note de 0 à 10 suffit. Ce relevé ne remplace pas un avis médical, mais il donne au médecin ou au spécialiste du sommeil une information que l'étude montre difficile à reconstituer après coup : à quel moment de la journée la gêne se concentre, et comment elle évolue quand on change quelque chose (horaires, environnement de la chambre, traitement).
Le même raisonnement vaut pour juger un changement de literie ou de routine : une nuit perçue comme plus confortable est un premier signal, mais c'est la forme du lendemain qui confirme ou non le progrès.
Ce qu'il faut retenir
Dans un essai de 40 adultes âgés insomniaques, un somnifère a amélioré le score d'insomnie sans changement détectable sur la journée par questionnaire, alors qu'un suivi quatre fois par jour sur smartphone a révélé un matin plus fatigant et un après-midi moins fatigant.
En France, la définition de l'insomnie chronique inclut déjà une conséquence diurne ; 13,1 % des 18-75 ans étaient concernés en 2017.
La HAS place la TCC-I avant les médicaments et juge modeste l'effet démontré du daridorexant sur la somnolence de journée.
Aucune donnée française ne mesure aujourd'hui le retentissement de l'insomnie heure par heure au cours de la journée : c'est un angle mort, alors que c'est précisément là que se joue la différence entre une nuit plus longue et une vie meilleure.
Sources
Wickwire E. M. et al., « Smartphone-Based Real-Time Assessment of Daytime Insomnia Symptoms With Suvorexant: A Randomized Clinical Trial », JAMA Network Open, 2026;9(1):e2550186, publié le 5 janvier 2026. Essai randomisé en double aveugle, 40 adultes de 60 à 85 ans, University of Maryland, Baltimore, octobre 2023 à août 2024. Lire l'étude
University of Maryland School of Medicine, communiqué du 8 janvier 2026. Lire le communiqué
Léger D. et coll., « Le temps de sommeil, la dette de sommeil, la restriction de sommeil et l'insomnie chronique des 18-75 ans », BEH n° 8-9, 12 mars 2019. Baromètre de Santé publique France 2017, enquête téléphonique, 12 637 adultes de France métropolitaine, janvier à juillet 2017. Lire l'article
Santé publique France, page « Sommeil : données », Baromètre 2024, adultes de 18 à 79 ans. Consulter
Haute Autorité de santé, Commission de la transparence, avis sur Quviviq (daridorexant), 24 mai 2023. Lire l'avis
Base de données publique des médicaments, fiche Quviviq 50 mg (autorisation, remboursement). Consulter